RETOUR - Page précédente

Des pesticides dans l’air

 

La France est le quatrième utilisateur mondial de produits phytosanitaires et le premier au niveau européen. La dispersion de ces substances dans l’environnement est une problématique majeure pour notre pays. Si la pollution de l’eau par les pesticides fait souvent parler d’elle, celles des sols et de l’air sont moins mises en avant. C’est ce dernier point que le comité Alsacien de l’Association pour la Prévention de la Pollution Atmosphérique (APPA-Alsace) a choisi de mettre sur le devant de la scène en organisant, le 12 mars dernier, une conférence-débat intitulée : « Pollution atmosphérique et phytosanitaires ».

 

Les pesticides, c’est quoi ?
Azra Hamzic, interne en médecine du travail et au Centre Antipoison de Strasbourg fait un point sur les définitions dictées par la législation. Le mot "pesticide" est couramment employé à la place des termes "phytosanitaire" ou "produit phytopharmaceutique".
Les produits phytopharmaceutiques sont définis par la directive européenne 91/414/CE comme des substances actives et des préparations destinées à protéger les végétaux contre les organismes nuisibles (animaux, champignons, bactéries, végétaux indésirables). Insecticides, herbicides, fongicides, nématicides composent ainsi la très large palette des pesticides existants. Cette grande variété de produits se traduit également en termes physico-chimiques : organochlorés, organophosphorés, pyréthrinoïdes, triazines, carbamates, urées, sont quelques unes des classes de substances existantes sur le marché. « Environ 80 substances sont utilisées, précise Mme Hamzic. La liste exhaustive des produits autorisés est disponible sur le Site du Ministère de l’agriculture (http://e-phy.agriculture.gouv.fr). »

Comment les produits phytosanitaires deviennent des polluants de l’air ?
C’est à cette question que Maurice Millet, enseignant chercheur à l’Université de Strasbourg, s’est attaché à répondre. La première cause de contamination de l’atmosphère est liée aux applications agricoles. Les produits phytosanitaires peuvent se retrouver dans l’air dès leur pulvérisation où de fines gouttelettes se retrouvent en suspension. On parle alors de dérive.
Autre phénomène : les pesticides, une fois sur les plantes et le sol traités, peuvent, par des processus complexes, repasser en phase gazeuse ; c’est la volatilisation.
Enfin, la présence des pesticides dans l’atmosphère peut également être due à l’érosion éolienne des sols traités. « Une fois que les produits sont dans l’atmosphère, ils vont soit être dégradés, soit subir des réactions chimiques, soit s’associer à des particules, puis être transportés sur des distances locales, régionales voire mondiales », explique le chimiste.
Les polluants voyagent ainsi sur l’ensemble du territoire et peuvent être retrouvés bien loin des zones d’agriculture intensive. Des pesticides organochlorés, très résistants à la dégradation, ont par exemple été retrouvés jusqu’en Antarctique. Une fois transportés, ces polluants vont être précipités sous forme de dépôts secs ou humides (précipitations).

Quels sont les facteurs qui influencent les transferts de produits vers l’atmosphère ?
« Les processus d’échanges entre la croûte terrestre et l’atmosphère sont fonction des quantités épandues, des techniques d’épandages et des propriétés physico-chimiques des molécules utilisées », poursuit Maurice Millet. Le phénomène de dérive dépend de la granulométrie du pulvérisat, c’est-à-dire de la taille des gouttelettes pulvérisées et de la hauteur de pulvérisation. En effet, la dérive est d’autant plus grande que la taille des gouttelettes est faible et que la hauteur de pulvérisation est élevée. Ainsi, la méthode de pulvérisation utilisée (type de pulvérisateur, rampes de pulvérisation montées sur tracteurs ou traitements aériens) joue un rôle considérable. Les conditions climatiques lors de l’application (vitesse du vent, température et humidité) et la typologie du terrain (présence de relief, de barrière naturelle) ont aussi une influence importante. Concernant la volatilisation, elle va dépendre du caractère volatil des substances appliquées, de la température, de la teneur en eau du sol et de sa composition.

Ces pesticides sont-ils présents dans l’air alsacien ?
« Nous avons réalisés des travaux en 2002-2003 pour étudier les déplacements atmosphériques de produits phytopharmaceutiques dans la région », présente M. Millet. Ces prélèvements atmosphériques ont révélé la présence de produits phytosanitaires dans l’air et dans les eaux de pluie avec, pour bon nombre d’entre eux, une concentration plus marquée dans les zones rurales, plus exposées, et une périodicité coïncidant avec les saisons de traitement. Toutefois, certains pesticides sont présents de manière permanente sur tout le territoire. C’est notamment le cas du lindane, utilisé comme insecticide dans de nombreuses applications agricoles (maïs, céréales, arboriculture…) et interdit en France depuis 1998. Il a été retrouvé sur tous les sites étudiés en petite concentration et ce, tout au long de l’année. « Les pesticides organochlorés comme le lindane et le DDT, ont une rémanence importante, ce qui explique leur persistance dans l’air même des années après leur interdiction, explique l’enseignant chercheur. Toutefois, les concentrations de la plupart des produits dont l’utilisation est désormais interdite ont fortement diminué, voire totalement disparu ».
L’air de nos demeures n’est pas non plus indemne : des mesures de pesticides réalisées à l’intérieur des habitations en zone péri-urbaine ont révélé la présence de certains pesticides. « Il existe, en effet, des phénomènes de transfert de certaines molécules à l’intérieur des maisons », termine Maurice Millet.

Quels sont les effets des produits phytopharmaceutiques sur la santé ?
Il faut distinguer la toxicité aigüe, résultant d’une exposition massive et de courte durée, de la toxicité chronique consécutive à une une exposition prolongée à des doses plus ou moins faibles.
La connaissance des effets aigües des pesticides chez l’homme est principalement issue des cas observés en milieu professionnel et des cas d’intoxications accidentelles ou volontaires répertoriés par les centres antipoison et les services d’urgence et de médecine du travail. « La toxicité aigüe est bien connue et spécifique à chaque classe de phytosanitaires », explique Azra Hamzic. Par exemple, les organophosphorés vont entraîner essentiellement des troubles digestifs et cardio-respiratoires dans un premier temps. « La toxicité chronique est par contre très mal évaluée », rajoute-t-elle. Les effets à long terme sont difficiles à étudier du fait de la multiplicité des expositions. La plupart des travaux concernent les expositions professionnelles et les données concernant la population générale sont quasi-inexistantes. La toxicité chronique serait responsable d’atteintes neurologiques (dépression, troubles psychiatriques, maladie de Parkinson), de troubles de la reproduction (hypofertilité, perturbations hormonales, avortements spontanés, accouchements prématurés) et de cancers de différents organes cibles (cerveau, testicules, prostate, système lymphatique). « Il est presque impossible de déterminer les effets d’une substance unique parmi le cocktail de produits utilisés, c’est pourquoi on se place à l’échelle des classes de produits », confie Mme Hamzic. Par exemple, les produits incriminés dans la maladie de Parkinson sont les pesticides organochlorés et organophosphorés.
Les phytosanitaires sont, la plupart du temps, pressentis comme un des facteurs environnementaux favorisant telle ou telle pathologie et le lien de causalité n’est souvent pas clairement établi. « En l’absence de normes européennes et françaises, le seul indice de toxicité dont nous disposons est la dose journalière admissible, c’est-à-dire la quantité théorique qu’un adulte peut ingérer au cours de sa vie sans conséquences sur sa santé. De ces données, nous ne pouvons pour l’instant qu’édicter de simples recommandations, en attendant la réalisation de nouvelles études plus poussées », conclue la jeune médecin.

Quelles actions sont possibles pour réduire et améliorer l’usage des pesticides ?
Isabelle Jeudy, chef du Service régional de l’alimentation à la Direction Régionale de l’Alimentation, de l’Agriculture et de la Forêt (DRAAF) est venue présenter le plan national ECOPHYTO et ses déclinaisons régionales. Ce plan vise à réduire l’utilisation des pesticides en France tout en permettant aux agriculteurs de maintenir une production agricole élevée. Lancé en 2009 suite au Grenelle de l’environnement, ce plan est la déclinaison française d’une politique européenne instaurant un cadre d’action communautaire édicté par la directive 2009/128/CE. « Cette réduction de l’usage des pesticides ne concerne pas uniquement les zones agricoles, mais aussi les zones non agricoles (collectivités locales, sociétés privées, particuliers, etc.) », précise Mme Jeudy. Le plan est structuré autour de neuf axes et le suivi est réalisé au moyen de différents indicateurs d’évaluation (indicateurs de pression : nombre de doses unités – NODU / Quantité de substances actives – QSA / indice de fréquence de traitement – IFT, indicateurs agronomiques, indicateurs socio-économiques et indicateurs de risques et d’impacts).

Quelles sont les mesures phare du plan ECOPHYTO ?
Il s’agit premièrement de diffuser les pratiques économes en pesticides avec la mise en place de fermes pilotes : les fermes DEPHY. « C’est un réseau d’agriculteurs qui ont décidé de s’engager dans une diminution de 30% de l’IFT en 3 ans en essayant des systèmes de cultures innovant, puis en diffusant ces pratiques », explique Mme JEUDY.
En Alsace, trois réseaux sont en place : un réseau viticulture comprenant dix viticulteurs et deux réseaux grandes cultures regroupant vingt quatre d’agriculteurs. Un réseau d’exploitations des lycées agricoles, dont celui d’Obernai, a également été mis en place pour tester de nouvelles pratiques et former les lycéens à ces méthodes. Des programmes de recherche de nouveaux systèmes de culture économes en pesticides ont également été initiés, notamment par l’INRA de Colmar.
Un autre axe particulièrement important est la formation des professionnels à la réduction et à la sécurisation de l’usage des pesticides avec la mise en place d’une formation individuelle nommée CERTIPHYTO qui valide les connaissances acquises. Près de 2000 personnes ont ainsi été formées en Alsace.
Enfin, un des axes prioritaires vise à améliorer le diagnostic et la surveillance des parasites et des effets non intentionnels des pratiques en zones agricoles et non agricoles sur l’environnement avec la création d’un réseau d’observateurs qui émet un bulletin hebdomadaire de santé du végétal. Ces bulletins permettent aux utilisateurs de cibler et doser plus efficacement les pesticides. Isabelle Jeudy souligne : « Il y a une éducation à faire au niveau des professionnels, agricoles ou non, mais également au niveau des jardiniers amateurs ». Bref, si les produits les plus dangereux sont désormais interdits, il reste encore du travail pour faire bouger les mentalités et améliorer l’utilisation des pesticides.

 

Magali EYRIEY
Rédactrice scientifique

 

 

Ces manifestations sont soutenues par l’ADIRAL et les Hôpitaux Universitaire de Strasbourg.
 



Résumé pollution atmosphérique et phytosanitaires.pdf
[ Information provenant de l'Appa Alsace ]

Contacter le webmaster Consulter les mentions légales