Confinement & qualité de l’air extérieur en période d’épidémie du SARS-COV-2

by in Revue 23 avril 2020

Une analyse co-rédigée par Isabelle Roussel (Présidente d’honneur de l’APPA), Damien Cuny (Co-président du Conseil Scientifique de l’APPA), Lionel Charles (Membre de l’APPA), Yvon Le Moullec (Membre de l’APPA) et Maurice Millet (Président de l’APPA Grand Est), avec la contribution de l’ensemble de la cellule de veille.

Le confinement généralisé serait favorable à la qualité de l’air et au climat

A la suite des mesures de distanciation sociale (restrictions de circulation et des activités, confinement de la population) prises par différents pays, dont la France le 16 mars, pour limiter la diffusion du coronavirus, les médias se sont largement fait l’écho d’observations de réductions massives de la pollution de l’air, d’abord en Chine et en Lombardie, puis ailleurs avec l’extension de ces mesures au fil de la progression de l’épidémie. 

Le sens du terme confinement, le raccourci établi parfois un peu rapidement entre confinement et qualité de l’air peuvent sembler paradoxaux. Le paradoxe n’est qu’apparent : il ne s’agit pas de limiter les échanges d’air entre un local et l’extérieur mais d’imposer aux habitants de rester au maximum dans leur logement en limitant leurs sorties. 

Ce confinement modifie l’exposition des habitants : il est positif en ce qu’ils sont moins exposés à la pollution extérieure (moins d’émissions automobiles et moins de trajets en  proximité immédiate du trafic) ; par contre, ils sont potentiellement davantage exposés à la pollution issue des équipements intérieurs (appareils de combustion, mobilier, revêtements, peintures,…) et de l’usage des produits d’entretien et d’aménagement des locaux ainsi que du tabagisme éventuel. D’où la nécessité d’aérer sans restriction son logement.

Les mesures adoptées ont eu un impact direct sur la diminution des déplacements et donc l’usage des transports motorisés, responsables d’une fraction importante des émissions d’oxydes d’azote (NOx) ; en 2017, leur contribution à l’échelle nationale était de 63%. Pour le CO2, le transport est aussi le premier contributeur en France avec 29% des émissions. Les parkings d’avions cloués au sol ont traduit les effets immédiats de la fermeture des frontières et de l’annulation de nombreuses réunions nationales et internationales. De même, certaines entreprises industrielles ont diminué leur activité ce qui se traduit notamment par une baisse des émissions de particules et de dioxyde de soufre (SO2). Les images satellitaires diffusées par la Nasa de la Chine ou de la Lombardie sont de ce point de vue spectaculaires. 

En France, la diminution du trafic automobile a une répercussion importante sur les niveaux  de NOx – notamment en ville – avec des baisses significatives, variables selon les contextes. On observe une diminution des concentrations moyennes journalières de NOx en proximité des axes routiers de 50% à Bordeaux ; 70% à Toulouse ; 67% à Fort- de-France ; 69% à Dijon ; 62% à Rennes et 69% à Marseille (source : Atmo France). (vérifier document source)

Contrairement cependant à la baisse observée des oxydes d’azote, l’évolution des teneurs en particules est nettement moins marquée. Dans plusieurs régions françaises (Hauts-de-France, Ile-de-France, Grand-Est), il a même été observé  une hausse des niveaux de particules, avec des concentrations élevées, en dépit des consignes de confinement.

Plusieurs raisons peuvent expliquer la situation

Tout d’abord, selon le CITEPA (2017), la contribution globale des transports routiers est de 14% pour les PM10 et 17% pour les PM2.5 en France1. Les sources les plus importantes de particules sont en premier lieu le secteur résidentiel et tertiaire (33% pour les PM10 et 50% pour les PM2.5) puis l’industrie avec des contributions de 31% pour les PM10 et 23% pour les PM2.5. Or, si les activités industrielles ont diminué, tout  laisse à penser que le confinement de la population a plutôt conduit à une augmentation sensible du chauffage des habitations, favorisée par des baisses des températures, que ce soit par combustion de bois ou de combustibles fossiles. 

Mais les particules peuvent être aussi le fruit de réactions complexes au sein de l’atmosphère entraînant la formation de particules dites secondaires. Fréquemment, au printemps, en dépit des précautions prises par les agriculteurs, les épandages d’engrais et le lisier se traduisent par des émissions d’’ammoniac. Or l’ammoniac, dans des conditions météorologiques favorables, réagit avec l’acide nitrique formé dans l’atmosphère à partir des oxydes d’azote émis par les transports ou le chauffage pour créer des particules de nitrate d’ammonium. Ce composé peut représenter plus de 50 % de la masse de PM10, s’ajoutant à celles émises par les véhicules autorisés à rouler. 

Les sources locales peuvent ne pas être seules en cause, puisque les conditions météorologiques influencent aussi le déplacement des masses d’air. 

  • Les belles journées de printemps sont caractérisées par une forte amplitude thermique diurne (on a observé des températures négatives la nuit et jusqu’à 20°C au cours de la journée). Le refroidissement des basses couches de l’atmosphère au cours de la nuit forme une inversion de température qui a la particularité de piéger les polluants émis près du sol. Donc même si les émissions sont faibles, les concentrations augmentent. Cette inversion s’oppose à la dispersion des polluants et favorise, en bloquant les mouvements de l’atmosphère au-delà d’une certaine altitude, les mélanges particulaires et gazeux. Le froid de la nuit se traduit aussi par une augmentation du chauffage. 
  • Le transport des particules émises par les centrales à charbon de divers pays de l’Est de l’Europe a également pu contribuer à l’accroissement des niveaux. Enfin, le pic observé les 28 et 29 mars dernier est aussi en partie lié au transport longue distance de poussières désertiques en provenance du Sahara2. Ce sont principalement les niveaux de PM10 qui ont été accrus. 

La pollution de l’air résulte donc de processus atmosphériques complexes dans lesquels interviennent les émissions de nombreuses sources de polluants mais aussi les conditions météorologiques favorables ou non à la dispersion des polluants, à leur transport à partir de sources lointaines et à leur transformation chimique dans l’atmosphère sous l’influence notamment du rayonnement solaire.

Ainsi, on a pu observer avec la survenue de conditions anticycloniques début avril, une hausse des niveaux d’ozone. L’ozone est lui aussi un polluant secondaire lié entre autres aux oxydes d’azote. En théorie, la diminution des oxydes d’azote, précurseurs de l’ozone, devrait limiter sa production. Cependant, l’ozone est aussi un polluant correspondant au « bruit de fond » de l’atmosphère indépendamment de la pollution locale. Si le confinement se poursuit par les belles journées ensoleillées de l’été, il sera intéressant de suivre l’évolution des niveaux d’ozone.

Quelques perspectives

Sans doute est-il trop tôt pour tirer des enseignements de ce temps de restrictions et de confinement, conséquence d’une situation extrême résultant d’une absence d’anticipation et de préparation au plan sanitaire face à un risque pourtant identifié. Cependant, le « P » de prévention que l’APPA porte dans sa dénomination peut conduire à quelques réflexions :

– La prévention devrait imposer son actualité tant la brutalité des mesures mises en œuvre en fonction de la capacité d’accueil de l’hôpital montre combien il faut éviter d’en arriver à une telle extrémité. Or l’évolution du climat, dénoncée depuis longtemps, ne met pas l’humanité à l’abri d’un véritable effondrement dont la crise actuelle permet d’appréhender de façon beaucoup plus directe la possibilité. 

– La prévention en matière de qualité de l’air voire de climat ne peut s’opérer brutalement ou en ne portant que sur un secteur (celui de la circulation en ville ou du transport). Le trafic automobile et la mobilité sont des ressorts essentiels de la vie urbaine. Il ne saurait être question de les interdire mais de promouvoir des modes alternatifs et actifs. Dans son caractère très large, la prévention impose la maîtrise des flux et passe par la réduction de la consommation d’objets qui ont nécessité une forte dépense énergétique source d’émissions pour être produits et diffusés. Ce qui pose toute la question de l’organisation mondiale de la production. La relocalisation industrielle ne devrait se faire que sur le mode du respect des normes et de la sobriété.

– La situation actuelle souligne le lien entre pollution de l’air et émissions de CO2, et donc avec le climat. Durant le confinement, Airparif a mesuré une baisse des émissions de CO2 de l’ordre de 30%. La maîtrise du CO2 implique la mise en œuvre de stratégies de grande ampleur et de long terme. Une attention particulière sera à attacher à la sortie du  confinement et aux conditions d’un soutien au redémarrage de l’activité économique qui prenne pleinement en considération les engagements de la France en matière de climat à court comme à long terme, comme l’exprime le rapport du Haut Conseil pour le Climat3.

 – Il est urgent de reconnaître que les propositions en matière de maîtrise du climat ne sont pas uniquement énergétiques, elles sont aussi sanitaires, visant la protection des populations, en particulier des personnes fragiles ou vulnérables face à des événements extrêmes, mais impliquant également la santé au sens de bien-être et non d’absence de maladie. Les interactions entre climat et santé sont complexes et multiples. L’amélioration de la qualité de l’air participe à l’augmentation de ce bien être qui peut éviter des catastrophes sanitaires à condition qu’il soit équitablement partagé.

– Peut-on considérer que le recentrage de la consommation sur les “besoins essentiels” puisse se prolonger dans la durée? Comment faire pour éviter l’effet rebond?

L’analyse de cet épisode ne peut que confirmer les fondamentaux de la prévention de la pollution atmosphérique affirmés depuis 60 ans par l’APPA à savoir : limiter les pollutions à la source et les sources elles-mêmes à travers des efforts partagés et proportionnés en vue d’une amélioration de la santé de tous par le bien commun qu’est la qualité de l’air.


1.CITEPA, 2019 : Inventaire des émissions de polluants atmosphériques et de gaz à effet de serre en France – Format Secten, CITEPA, 450p. Disponible sur : https://www.citepa.org/wp-content/uploads/publications/secten/Citepa_Secten-2019_Rapport_Completv3.pdf

2. ATMO France, 2020 : FAQ sur les interactions entre qualité de l’air et COVID-19, ATMO France. Disponible sur : https://atmo-france.org/faq-sur-les-interactions-entre-qualite-de-lair-et-covid-19/

3. Disponible sur https://www.hautconseilclimat.fr/wp-content/uploads/2020/04/rapport_haut-conseil-pour-le-climat.pdf