Pollution de l’air & Covid-19

by in Revue 23 avril 2020

Une analyse co-rédigée par Denis Charpin (Président de l’APPA), Agnès Lefranc (Co-présidente du Conseil Scientifique de l’APPA), Florent Occelli (Membre de l’APPA), Gaëlle Guillossou (Membre de l’APPA) et Rémy Collomp (Membre de l’APPA), avec la contribution de l’ensemble de la cellule de veille de l’APPA.

Quels liens entre la pollution de l’air et le Covid-19 ?

Le fait qu’au départ les zones les plus touchées par cette crise sanitaire correspondaient également à des territoires à haut niveau de pollution de l’air a amené des interrogations au sein de la communauté scientifique. Certains ont à ce titre montré la corrélation géographique entre les niveaux de pollution atmosphérique et l’incidence de la maladie (taux d’hospitalisations ou de décès).

Ces constats amènent à poser deux questions principales au sujet des interactions entre la pollution de l’air extérieur et la maladie Covid-19 :  

→ La pollution atmosphérique (particules notamment) est-elle susceptible de favoriser le maintien et le transport du virus SARS-CoV-2 dans l’air, et ainsi la propagation de la maladie ?

→ L’exposition, ponctuelle ou chronique, à la pollution atmosphérique est elle susceptible de favoriser la survenue de la maladie COVID-19 ou de ses formes graves chez les personnes exposées au virus ?

Il convient de bien distinguer ces deux questions. Dans tous les cas, comme le souligne notamment un document de l’Italian Aerosol Society1, de nombreux facteurs de confusion sont susceptibles d’intervenir dans la relation entre niveaux de pollution atmosphérique particulaire et propagation apparente du Covid-19 (conditions météorologiques, autres facteurs de risque individuels agissant sur les maladies chroniques, densité de population de la zone…). 

La pollution atmosphérique vecteur de propagation de la maladie Covid-19 ?

Un article du New English Journal of Medecine2 montre que « le virus pourrait persister dans l’air » et, selon la société italienne de médecine environnementale, des liens existeraient entre les niveaux de pollution atmosphérique et la propagation du  Covid-19 en Italie du Nord3. Sur cette base, certains médias ont affirmé que les particules atmosphériques concouraient au maintien et au transport du virus (possiblement sur de longues distances) dans l’air.

Tout comme le SARS-CoV-1 responsable de l’épidémie de 2003 en Chine, le SARS-CoV-2 semble pouvoir se diffuser par les aérosols dans l’air intérieur, lors de certains contextes hospitaliers. L’avis du Haut Conseil de Santé Publique à ce sujet4 mentionne que le SARS-CoV-2 a été détecté par RT-PCR en divers endroits, notamment dans une chambre accueillant un patient infecté, suggérant une émission dans l’air de la chambre, mais que la présence d’un virus dans l’air ne signifie pas qu’il est infectieux ni qu’il y a une transmission respiratoire de type “air”. L’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) estime également qu’une éventuelle transmission par les aérosols serait limitée à certaines circonstances particulières, notamment les actes de soin.

Il existe une autre hypothèse, concernant la transmission interhumaine du virus par l’air extérieur sur de longues distances. Des aérosols de taille inférieure à 5µm pourraient véhiculer le virus dans l’air ambiant. Cependant, aucune étude n’a aujourd’hui réussi à prouver de façon définitive la véracité de ce mode de transmission, et s’il existe, il n’est certainement pas le mode de transmission majoritaire. Le rôle prépondérant des gouttelettes et des fomites (objets ou surfaces contaminées) dans la transmission du Covid-19 a bien été confirmé par l’OMS5

Si des incertitudes et des interrogations demeurent6 à ce jour au sujet de la possibilité de contamination à moyenne distance (par exemple dans la même pièce, voir notamment le rapport faisant état de transmission à distance au sein de l’enceinte d’un restaurant7, ou pour les personnels soignants prenant en charges des personnes contaminées8) par le SARS-CoV-2 émis sous forme d’aérosols par des personnes contaminées, la transmission sur de longues distances, avec un possible concours des particules atmosphériques semble une voie d’exposition extrêmement minoritaire, et il est important de rappeler l’importance, en matière de prévention, des actions de santé publique (mesures barrières, distanciation sociale) portant sur les voies d’exposition majeures que sont les gouttelettes et les fomites.

Pollution de l’air, sensibilité au virus et risque de survenue de formes graves

Le rôle de la pollution atmosphérique sur l’inflammation, le développement et l’exacerbation de pathologies chroniques (cardiovasculaires, respiratoires) est bien établi. Les populations exposées quotidiennement à ce cocktail de polluants, même à de faibles niveaux de concentrations voient notamment leur système respiratoire et immunitaire devenir plus vulnérable aux autres stress, comme les Syndromes Respiratoires Aigus Sévères – Coronavirus (SARS-CoV). De façon plus spécifique, les particules ont ainsi été identifiées comme étant des facteurs de risque pour la survenue de complications de l’infection par le Covid-19.

Il y a donc une plausibilité biologique à une relation entre exposition à la pollution atmosphérique et une plus grande sensibilité au virus, ainsi qu’à la survenue de formes graves de la maladie Covid-199. D’une part, l’exposition aiguë aux pics de pollution peut entraîner l’exacerbation de certaines pathologies par un niveau de stress oxydant et d’inflammation accru. D’autre part, l’exposition chronique à de faible doses peut concourir au développement de pathologies respiratoires ou cardiovasculaires.

Des études épidémiologiques montrent des corrélations géographiques entre les niveaux de pollution et la mortalité liée au Covid-19. Mais peu d’entre-elles sont robustes sur le plan méthodologique, notamment concernant la prise en compte d’importants facteurs de confusion, pouvant aussi influer sur ce taux de mortalité. Nous avons cependant identifié une étude Nord-Américaine10, dans laquelle les chercheurs de l’Université de Harvard ont montré des corrélations entre les niveaux chroniques de particules fines (PM2,5, entre 2000 et 2016) et le taux de mortalité par Covid-19, tout en ajustant sur divers facteurs de confusion (taille de population, offre de soin, climat, niveau socio-économique, obésité et tabagisme). Ainsi, au regard des connaissances établies, l’exposition à la pollution atmosphérique semble pouvoir être un facteur de risque accru vis-à-vis de la Covid-19.

Ainsi, même s’il semble exister un lien entre la pollution particulaire d’une part et la survenue et la gravité des cas de Covid-19 d’autre part, la pollution de l’air n’est certainement pas seule responsable. En effet, il est évident que les zones les plus polluées correspondent en outre aussi aux zones les plus denséments peuplées, celles qui brassent de multiples mouvements et interactions entre les populations, principale cause de propagation du coronavirus. La corrélation n’implique pas, forcément, la causalité : restons prudents.

“Confinement” et pollution de l’air

En cette période épidémique, les mesures de distanciation sociale (communément appelées “confinement”) ont permis, outre un ralentissement de la diffusion virale, une diminution des émissions automobiles comme en témoigne la baisse significative des concentrations en oxydes d’azote dans les grandes villes. Mais, s’il a un impact positif sur les émissions de certains polluants, ce “confinement” accroît de fait le temps passé au sein du logement et dès lors le risque de s’exposer aux différents polluants générés par les usages et activités des occupants, les matériaux présents, les équipements ou les sources extérieures. Chacun et chacune a donc intérêt à redoubler d’attention pour préserver la qualité de l’air de son habitation.

Conclusion et perspectives

La pollution atmosphérique a incontestablement, y compris en dehors du contexte de la pandémie, des impacts conséquents en termes de santé publique compte-tenu de l’ampleur des populations exposées. Ces impacts ont déjà été mis en avant par de nombreuses études, dont l’étude de l’OMS « Ambient air pollution : a global assessment of exposure and burden of disease » (2016). Le contexte actuel de la pandémie de Covid-19 renouvelle l’attention vis-à-vis de ce facteur, parce que la pollution atmosphérique augmente possiblement la sensibilité au virus ou concourt à l’aggravation de la maladie. Cela montre toute l’importance de la poursuite des actions de réduction des niveaux de pollution atmosphérique de façon pérenne, afin notamment de prévenir la survenue de pathologies respiratoires et cardio-vasculaires.

La période de pandémie pose également des questions à plus court terme, qu’il s’agisse de l’impact du confinement sur les niveaux de pollution atmosphérique extérieure ou de la qualité de l’air intérieur dans les logements.

Consultez l’analyse de l’APPA sur l’impact du confinement sur la pollution de l’air extérieur ici et retrouvez les conseils de l’APPA relatifs à la qualité de l’air intérieur en période de confinement ici et ici.


1. Italian Aerosol Society, 2020 : Informativa sulla relazione tra inquinamento atmosferico e diffusione del COVID-19. [En ligne]. Italian Aerosol Society, 4p. Disponible sur : http://www.iasaerosol.it/attachments/article/96/Nota_Informativa_IAS.pdf

2. Van Doremalen N., Bushmaker T., Morris D. H et al., 2020 : Aerosol and Surface Stability of SARS-CoV-2 as Compared with SARS-CoV-1. [En ligne]. The New England Journal of Medicine, vol. 382, p. 1564-1567. Disponible sur : https://www.nejm.org/doi/full/10.1056/NEJMc2004973

3. Setti L., Passarini F., de Gennaro G. et al., 2020 : Relazione circa l’effetto dell’inquinamento da particolato atmosferico e la diffusione di virus nella popolazione. [En ligne]. Societa Italiana di Medicina Ambientale, 6p. Disponible sur : http://www.simaonlus.it/wpsima/wp-content/uploads/2020/03/COVID19_Position-Paper_Relazione-circa-l%E2%80%99effetto-dell%E2%80%99inquinamento-da-particolato-atmosferico-e-la-diffusione-di-virus-nella-popolazione.pdf

4. Haut Conseil de la Santé Publique, 2020 : Avis relatif à la réduction du risque de transmission du SARS-CoV-2 par la ventilation et à la gestion des effluents des patients COVID-19. [En ligne]. Haut Conseil de la Santé Publique, 16p. Disponible sur : https://www.hcsp.fr/explore.cgi/avisrapportsdomaine?clefr=783

5. OMS, 2020 : Modes of transmission of virus causing COVID-19: implications for IPC precaution recommendations. [En ligne]. Disponible sur : https://www.who.int/news-room/commentaries/detail/modes-of-transmission-of-virus-causing-covid-19-implications-for-ipc-precaution-recommendations

6. Lewis D., 2020 : Is the coronavirus airborne? Experts can’t agree. [En ligne]. Nature, 580. Disponible sur : https://www.nature.com/articles/d41586-020-00974-w

7. Lu J., Gu J., Li K. et al., 2020 : COVID-19 outbreak associated with air conditioning in restaurant, Guangzhou, China, 2020. [En ligne]. Emerging Infectious Diseases. Disponible sur https://doi.org/10.3201/eid2607.200764

8. Bahl P., Doolan C., de Silva C. et al., 2020 : Airborne or droplet precautions for health workers treating COVID-19 ?. [En ligne].The Journal of Infectious Diseases. Disponible sur : https://doi.org/10.1093/infdis/jiaa189

9. Conticini E., Frediani B., Caro D., 2020 : Can atmospheric pollution be considered a co-factor in extremely high level of SARS-CoV-2 lethality in Northern Italy?. [En ligne]. Environmental Pollution. Disponible sur : https://doi.org/10.1016/j.envpol.2020.114465

10. Wu X., Nethery R. C., Sabath B. M. et al., 2020 : Exposure to air pollution and COVID-19 mortality in the United States. [En ligne]. Disponible sur : https://doi.org/10.1101/2020.04.05.20054502